Le voisin qui disparaît

Il était là il y a déjà presque 18 ans, à mon emménagement dans cette maison. Voisin, vivant seul dans un logement fourni par un bailleur public. Voisin seul, veuf, mais recevant la visite de son « amie ». Régulièrement, nous pouvions le voir passer sur le chemin bordant la pelouse alors qu’il se rendait au cimetière. Toujours il disait bonjour. Toujours nous lui répondions. Du moins lorsque nous étions dehors. Au printemps, en été et au début de l’automne. Et puis l’hiver venait et au printemps suivant, nous le retrouvions, inlassable passant sur ce chemin.

Et puis est venu le 16e hiver, qui fut suivi du 17e printemps. Et lui, comme d’habitude, il est revenu. Un temps. Le temps long de ses pas précautionneux sur le sentier qui le menait au cimetière, à son premier amour déposé là. Mais un temps seulement. Jusqu’à ce qu’il disparaisse. Quand est-il parti ? Je ne sais pas. Et c’est ce qui est le plus dérangeant, ce voisin qui disparaît, un jour, on ne sait quand, et qui ne laisse au fond qu’une évidence : il n’est plus là.

Proprement, et encore totalement incompréhensible pour moi, fille de la campagne, élevée dans un quartier (une rue en fait) où tout le monde se connaissait. Où la vie de chaque voisin faisait celle des autres. Où les vaches de la ferme voisine nourrissaient de leur lait tous les enfants du quartier (et Benoit Duteurtre n’a peut-être pas connu ces temps où les vaches mettaient bas et que le lait devenait proprement imbuvable tellement son odeur arrachait le cœur au réveil, devant le chocolat matinal). Où le tracteur du voisin forestier rythmait les journées : matin, soir, matin… Où, lorsqu’un voisin traversait une période sombre, tout le quartier se resserrait autour de lui, à l’image d’une famille non pas guidée par des liens du sang, juste par les liens de la vie…

Incompréhensible, mais tellement symptomatique d’une époque. Telle est la disparition silencieuse de mon voisin…

Septembre et les chemins de traverse

C’est une simple route à droite. Une route qu’il ne fallait pas prendre. Mais que l’on a pris par erreur et que l’on rêve de changer en détour, en chemin de traverse.

Les dernières chaleurs de l’été s’étirent, l’asphalte exhale son humidité et, dans les oreilles, un vieux blues américain et la voix de Nina Simone. On s’y croirait. Ou presque.

Mais c’est la fin de l’été et il faut rentrer maintenant.

La météo annonce l’automne, septembre et le retour à l’école. L’été 2015 s’en est allé, il est trop tard pour les chemins de traverse. Trop tard pour se perdre.

Adieu le petit déjeuner rêvé au bord du lac de Viverone, envolé l’espoir du pastei de nata croustillant et savoureux, éclipsée l’idée de longues marches sur le sentier des douaniers, oubliées les heures de farniente ou de lecture sous le soleil…

Septembre est arrivé et pour rêver maintenant « il faut regarder les étoiles ». Michel Delpech est encore là… et c’est tant mieux.

Septembre est là : bonne rentrée à tous !

 

Orly, voyage assis

S’asseoir. Regarder les gens qui s’en vont. Les étreintes, les gestes tendres, les regards. La main ridée qui frôle la nacre de la joue de l’enfant, l’accolade virile des mains qui frappent les épaules, les bouches amoureuses qui s’attachent et s’interrogent : dis-moi, quand reviendras-tu ? Me reviendras-tu ?

S’asseoir. Regarder les gens qui reviennent. Les lunettes noires qui rongent le visage fatigué. Le foulard pour se préserver du froid (du pays ou de la clim de l’avion ?). Le bagage à main tiré d’un air las d’être déjà là, de retour, ou guilleret d’être arrivé enfin, à la fin du voyage. Les couleurs, rouges, brunes, des peaux gorgées de soleil.

Où vont-ils, d’où viennent-ils, ces voyageurs qui se croisent sans se voir ? Qui sont-ils ces amoureux qui se séparent ? Se retrouvent ? Quels pays, quelles villes, quels amis, quels amants ont-ils quittés ? Vont-ils revoir ?

S’asseoir à Orly. Regarder, imaginer, et déjà voyager.

Airport by Unsplash – Pixabay CC0

 

Demain est encore à venir

Dans quelques heures, tu fêteras (nous fêterons !) ta majorité. Ce premier soir de juillet 1997 le ciel avait pris une teinte rouge-orangé. Je me souviens m’être dit qu’il allait faire beau demain…

Depuis 18 ans, tu poses tes yeux bleus-verts sur l’immensité du monde. Ce monde que tu croques à la pointe de tes crayons. Ce monde-là que tu dessines avec la tendresse, la distance et l’humour qui t’accompagnent depuis que tu es en âge de raisonner.

Ce 30 juin, à minuit, tu vas passer d’ado à adulte en moins d’une seconde. Et je te l’accorde : la force symbolique de ce passage n’est plus vraiment. Depuis longtemps certains ados se comportent en adultes, mais l’inverse est aujourd’hui encore plus vrai.

Demain, il te faudra sans doute encore beaucoup de ce détachement pour supporter le monde tel qu’il est. De l’humour et du recul aussi. Ce sera parfois difficile, le chemin vers le bonheur est chaotique.

Mais ne t’excuse jamais de ce que tu n’es pas et sois toujours fière de ce que tu es et de ce que tu deviendras…

À 18 ans, demain est encore à venir.

Le fil de sa vie

Au crépuscule, elle avait cette peur panique de perdre le fil de sa vie.

Elle qui avait tissé celui de tant d’enfants perdus…

En l’accompagnant pour la dernière fois hier, j’ai songé à cette phrase de Martin Winckler * :

« Je ne partirai pas le cœur vide. »

Ce fut le cas pour elle.

Je le crois en tout cas.

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* En souvenir d’André : « J’ai consacré ma vie à des tâches utiles. J’ai beaucoup reçu en retour. Je ne partirai pas le cœur vide. »