J’ai grandi avec le FN (et ça fait suer)

Et c’est le cas sans doute de tous ceux qui ont moins de 50 ans.

Si un jour on me demande pourquoi le FN a fait un tel score, dans mon village des Vosges, je dirai simplement que lorsque l’on grandit au côté d’un chien-loup, il y a de grandes chances pour qu’un jour on n’ait plus peur de ses crocs…

Déjà en 1986

Comme pour beaucoup, l’extrême droite est réellement entrée dans ma vie en 1986. J’avais 16 ans et je crois, très peu de conscience politique. En 1981, le jour de l’élection de Mitterrand mon père m’avait hurlé de rentrer à la maison alors que je jouais avec mes cousines. Simplement parce que mon oncle sabrait le champagne. Pour moi, la politique ce ne fut longtemps que ça : un truc qui divisait les gens, même au sein des familles.

Je n’ai jamais réellement discuté politique avec mon père. Je connaissais ses opinions et j’avais entre aperçus sa collection de livres sur De Gaulle. Il était ouvrier et votait RPR. Alors, autant dire que les votes paradoxaux, je connais… Je crois que Sarkozy l’avait beaucoup déçu. Aujourd’hui, je ne sais vraiment pas pour qui il se serait décidé s’il était encore en vie.

En 86, lorsque les députés du FN sont entrés à l’assemblée, il me restait un peu plus de deux ans avant de pouvoir voter. Et pour la première fois, mon père et mon oncle étaient en partie d’accord. Sauf que mon père était encore plus furieux après les socialos. Moi, à ce moment-là j’avais des amis punks. Et je vomissais le racisme. En 1988, au moment des présidentielles, il me manquait encore quelques mois pour avoir 18 ans. Mais j’avais suivi l’élection et j’avais vu les (quasi) 15 % d’un Jean-Marie Le Pen. Moi, fille de l’est, plongée dès son plus jeune âge dans l’histoire de la région et dans les malheurs des deux grandes guerres, je me souviens avoir eu de la peine. Heureusement, un an plus tard, la chute du mur m’avait redonné un peu d’espoir. Revenait la fraternité.

Finalement cela fait 30 ans que le FN régit mon vote

En 92, j’ai dit oui à Maastricht. Pour moi, l’Europe devait se faire à tout prix, même au prix de sacrifices. Surtout pour lutter contre la haine de l’autre. Je rêvais un peu naïvement d’être un jour la citoyenne d’un monde sans frontières.

J’ai, je crois, très vite intégré le vote « utile ». Traumatisée par mon expérience familiale de 81 et les engueulades répétées entre mon père et mes oncles, j’ai longtemps voté au centre. Puisque la politique divisait, c’était aussi une façon pour moi de ne pas choisir. Mais lors des deuxièmes tours, je votais systématiquement contre le FN lorsqu’il le fallait. C’est pour cette raison également que j’ai très peu manqué l’appel des urnes : pour ne pas me sentir responsable de la montée du FN.

Quand j’y réfléchis, cela fait donc 30 ans que l’extrême droite régit en partie mon vote. À la manière d’un pickpocket ultra-doué et avec l’appui des autres politiques. Dimanche soir au second tour des élections régionales ce sera encore le cas. Simplement parce que certains, à force de se faire ravir leurs votes, à force de vivre à côté du chien-loup et à force de mise en garde sans qu’il ne se passe rien, ont oublié le danger. Mais les crocs sont toujours là. Et tout le monde sait qu’un chien-loup ne se transforme jamais en agneau. Même dans les contes.

Moi, je ne sais plus à qui je dois en vouloir…