Un quart de siècle plus loin

Tu as presque la même taille que moi, à un ou deux centimètres près — mais je vais me tasser —, toi la petite crevette que je portais avec tant de précautions il y a 25 ans. Ton arrivée avec une semaine d’avance (naître le 11 novembre, un jour férié, semblait te déplaire) est gravée en moi, dans ma chair, dans ma mémoire. La salle de travail, le temps long de l’attente et puis toi, ton cri qui ne vient pas aussitôt, cette peur, et ton corps qui pèse en dehors de moi, contre moi, après avoir pesé en dedans.

Il faisait beau ce jour-là, il y a 25 ans. Un froid soleil d’hiver qui nous a accompagnés durant notre séjour à la maternité. Tu dormais dans ton petit lit, tout près de la baie vitrée pour faire passer ta jaunisse du nourrisson. Je te couvais des yeux. On ne dit jamais assez l’importance que revêt une première naissance…Tu as été, tu es encore, celle-ci.

Un quart de siècle plus loin, tu as pris ton envol. Un bel envol. Une vie qui s’ouvre au mieux. Et tu la mérites.

Comme un délitement des évidences

Elle parcourt ce petit monde d’un regard bleu azur. Cherchant parmi les boites de conserves alignées là, un repère. Ou peut-être un phare. Je l’entends murmurer « Évidemment, il n’y a plus les biscottes. Ils les ont enlevées. Évidemment, ils l’avaient dit à la télé. Évidemment ».

Évidemment, je n’ai pas d’existence pour elle. Elle me frôle. Je l’entends encore marmonner. Évidemment, il n’y a pas de biscottes. Évidemment. Son corps remplit l’espace. Fragile, courbé. Il lui reste la grâce. Celle qui affola les hommes. Évidemment. S’en souvient-elle ?

Elle s’éloigne. Je la regarde. J’aimerais la rattraper. La toucher, là où elle est. En ce qu’elle est encore. Lui montrer les biscottes qui ne sont pas là. Mais qui pourraient être là. Évidemment, je n’en fais rien. Et je me demande quelles évidences restent encore pour elle… hormis cette absence de biscottes.

 

Le voisin qui disparaît

Il était là il y a déjà presque 18 ans, à mon emménagement dans cette maison. Voisin, vivant seul dans un logement fourni par un bailleur public. Voisin seul, veuf, mais recevant la visite de son « amie ». Régulièrement, nous pouvions le voir passer sur le chemin bordant la pelouse alors qu’il se rendait au cimetière. Toujours il disait bonjour. Toujours nous lui répondions. Du moins lorsque nous étions dehors. Au printemps, en été et au début de l’automne. Et puis l’hiver venait et au printemps suivant, nous le retrouvions, inlassable passant sur ce chemin.

Et puis est venu le 16e hiver, qui fut suivi du 17e printemps. Et lui, comme d’habitude, il est revenu. Un temps. Le temps long de ses pas précautionneux sur le sentier qui le menait au cimetière, à son premier amour déposé là. Mais un temps seulement. Jusqu’à ce qu’il disparaisse. Quand est-il parti ? Je ne sais pas. Et c’est ce qui est le plus dérangeant, ce voisin qui disparaît, un jour, on ne sait quand, et qui ne laisse au fond qu’une évidence : il n’est plus là.

Proprement, et encore totalement incompréhensible pour moi, fille de la campagne, élevée dans un quartier (une rue en fait) où tout le monde se connaissait. Où la vie de chaque voisin faisait celle des autres. Où les vaches de la ferme voisine nourrissaient de leur lait tous les enfants du quartier (et Benoit Duteurtre n’a peut-être pas connu ces temps où les vaches mettaient bas et que le lait devenait proprement imbuvable tellement son odeur arrachait le cœur au réveil, devant le chocolat matinal). Où le tracteur du voisin forestier rythmait les journées : matin, soir, matin… Où, lorsqu’un voisin traversait une période sombre, tout le quartier se resserrait autour de lui, à l’image d’une famille non pas guidée par des liens du sang, juste par les liens de la vie…

Incompréhensible, mais tellement symptomatique d’une époque. Telle est la disparition silencieuse de mon voisin…

Demain, c’est la rentrée

(Ou comment publier un article avec un titre marronnier)

Je n’ai, en définitive, que peu de souvenirs des veilles de rentrée de mon enfance. Je ne sais plus si j’étais heureuse de retrouver les bancs de l’école (qui étaient en vérité des chaises faites de traverses de bois reliées aux pupitres) ou plus surement mélancolique à l’idée de dire au revoir à ces espaces de temps libres et désœuvrés que sont les vacances.

[Début de la minute psy] Et si je ne m’en souviens pas, alors que bien d’autres moments de l’enfance moins marquants sont restés gravés en moi, c’est sans doute parce que j’ai depuis toujours une certaine incapacité à me relier réellement à mes émotions. [Fin de la minute psy]

N’étant plus écolière depuis fort longtemps, il y a déjà quelques jours que j’ai mis fin à ces fameux « espaces de temps libres ». Avec la satisfaction d’avoir pu, durant ces dernières vacances, oublier un temps les réseaux sociaux, mails et autres fils à la patte qui s’emmêlent jusqu’à finir par former un entrelacs si serré et si dense qu’ils nous (me) retiennent plus surement que des chaines.

Une déconnexion non pas motivée par un certain air du temps qui agiterait la planète start-up, mais un besoin réel, et vital en fin de compte, de s’éloigner de tout ça.

Et il y eut, cette année, une véritable mélancolie à rentrer. Non pas à cause des espaces de temps libres qui risquent de me manquer. Puisque, je le sais d’expérience, ceux-ci ne peuvent pas durer. Mais à cause des espaces de temps de travail qui s’annonçaient. Et de cette impression que l’insatisfaction ressentie ces derniers mois dans ce métier qui est le mien (écrire pour le web) ne s’était pas diluée, pour une fois, lors de ce temps de repos.

Quelques jours après la reprise. Il faut me rendre à l’évidence : écrire pour les autres m’ennuie (pour rester polie) le plus souvent au plus haut point. Ce n’est peut-être que passager. Ou peut-être pas.

J’ai envie d’autre chose. Que mes mots, mon écriture et mon maigre « talent » fassent sens. Qu’ils impliquent et m’impliquent. Quitte à vendre quelque chose par les mots, que ce quelque chose soit une idée, un concept, une association, une entreprise qui, à défaut de changer notre société, cherche au moins à l’améliorer.

Ne reste plus qu’à chercher et… à trouver.

Rails - Image décorative

 

Littoral (Bretagne – Théâtre du Peuple, Bussang, Vosges)

Le lien était tout fait… entre le départ et l’arrivée. Entre les Vosges et la Bretagne.

Le littoral comme fil conducteur.

Celui de Wadji Mouawad mis en scène par Simon Delétang au Théâtre du Peuple de Bussang (Vosges) avant le départ. Une séance comme une rencontre.

Ce que devrait toujours être le théâtre, l’écriture.

Se reconnaître (soi) dans cette recherche d’origine (rêvée ou véritable), dans cette quête de soi, de l’autre… Pleurer, devant cet homme qui transporte le cadavre de son père (son histoire propre) au rythme d’une mise en scène enlevée, au rythme des rencontres… La profondeur d’un texte dont la mise en scène renvoie à ce vide (intérieur).

Et puis partir à des centaines de kilomètres. Marcher enfin (sur ce littoral breton). Y retrouver comme l’essence de ses origines (rêvées), un « soi » qui nous renvoie au moi.

Marcher longtemps.

S’amuser de ces randonneurs aux sacs à dos équipés d’attaches à « bâtons de marche », ces résurgences de cannes de nos grand-mères à la sauce marche nordique. Croiser sur le « sentier des douaniers », des marcheurs-touristes aussi divers que la population que l’on croise sur les marchés bretons : jupes, tongs, chapeaux de paille…

S’amuser, marcher, ne plus penser…

Et se trouver bien. Comme à la fin d’une quête… celle d’un Littoral (intensément rêvé).

 

« À la croisée des chemins, il peut y avoir l’autre ! »   Wadji Mouawad — Littoral